Mé - art

ou

Pour la création d'un Salon d'Art Populaire Informatisé

Oui, mé-art dans le sens de méprise, mé-disance, méforme. Si ce préfixe "mé" n'est pas d'un choix linguistique sans reproche, il veut pourtant bien dire ce qu'il veut dire, avec ce sens légèrement péjoratif et inversant qui est bien la traduction de ce qu'on pense actuellement de l'art plastique.

Peu importe du reste le titre donné à cet opuscule: il s'agit de défendre et promouvoir l'idée d'un salon d'exposition de peinture et de sculpture UNIQUE et POPULAIRE qui permettrait enfin en France tout au moins, une explosion d'air esthétique dans ce contexte social timoré et étouffant qui est actuellement le sien; mehr licht, plus de lumière.

Il s'agit de proposer à la foule de peintres, sculpteurs, graveurs d'art existants, un lieu général de confrontation que l'amateur d'art, pas plus que la foule, ni les instances supérieures n'aurait de raison de ne pas fréquenter: une immense foire aux talents de toute une nation et au-delà.

Pourquoi laisser aux seuls marchands, comme à la FIAC, le soin d'organiser la promotion culturelle? Le commerce est une chose qui a ses lois et ses impératifs. C'est une activité d'échange essentielle à l'homme. C'est un véhicule indispensable de la culture en général. mais lié qu'il se trouve par ses contingences matérielles, le marchand n'a peut-être pas la liberté d'esprit suffisante pour un jugement vraiment fondamental sur l'art. Son jugement se fera en fonction de la clientèle qu'il vise et qui sera susceptible de lui acheter. Un bon marchand n'est pas forcément un bon promoteur d'esthétique. En réalité, il doit d'abord se contenter de vendre ce qui peut se vendre, en se spécialisant dans une catégorie d'objets d'échange qui, il est vrai, peut lui plaire davantage et pour lequel il se sentira et acquerra certaines compétences.

 

Lorsque, en 1959, refusé par tous les salons et lieux d'exposition sans exception, j'étais sur le point de prendre, en désespoir de cause, un stand au marché aux puces, j'avais été voir le directeur de la Galerie Charpentier, alors la plus grande galerie de Paris, pour essayer d'y être admis. Celui-ci m'ayant aimablement reçu et vu mes travaux, mit ses deux lourdes mains sur le bureau et me dit textuellement "ne perdons pas de temps! est-ce que votre peinture se vend?". Je dus lui avouer que ce n'était, pour lors, pas sa qualité essentielle. Il me répliqua immédiatement " eh bien, vous reviendrez me voir quand cela sera le cas". Cette galerie cependant ne devait pas tenir longtemps. Située en plein cœur de Paris et prestigieuse par ses expositions particulières, elle devait malgré tout disparaître de la scène, pour des causes évidemment économiques.

Cela est à rapprocher de la réflexion que me fit un autre marchand à la même époque et lui aussi bien situé. Ayant vu l'éclectisme des peintures qu'il exposait, je lui présentais quelques uns de mes travaux. Il me fit alors cette exclamation, partie semble-t-il du fond du cœur: "mais si je vends ce que vous faites, tout ce que j'ai là ne vaudra plus rien!". J'avoue que fort peu modestement, j'étais un peu de son avis.

En tout état de cause, cela montre combien un marchand se trouve peu libre de promouvoir l'art qui se présente à lui.

L'inverse serait également préjudiciable. Un marchand qui voudrait mettre sur le marché des œuvres d'art, fussent-elles des chefs d'oeuvre de fait, mais dont personne ne voudrait, ferait un piètre commerçant. L'art du négociant n'est pas tellement de vendre d'abord ce qui lui plaît, à lui, mais de savoir s'effacer devant ses propres goûts et proposer ce que le public, dans lequel réside l'éventail de sa prospection, peut absorber. Ceci ne veut évidemment pas dire qu'un marchand vraiment enthousiaste et compétent pour ses produits, ne vendra pas mieux qu'un autre.

En fait , le goût s'apprivoise, et dans l'action d'aimer, la volonté (confortée souvent par l'habitus) a un rôle déterminant à jouer. Celle-ci doit toujours chercher, dans la fidélité, à progresser dans ce qu'il y a de plus élevé. Il y a en toute chose une hiérarchie. Dans le domaine de l'art, comme partout ailleurs, il y a une vérité fondamentale qui est elle-même partie de la VÉRITÉ TOTALE. (La Vérité Totale est un être vivant, Dieu fait homme. Nous la reconnaissons dans le Christ Jésus, au point qu'on peut dire "aimer c'est le Christ").

Mais ce qui importe ici dans la connaissance et l'appréciation de l'art, c'est de bien comprendre cette hiérarchie, qui fait qu'une auto-éducation demeure possible, et que sans enlever au marchand d'art son gagne-pain, on peut parallèlement éduquer le "sens de l'art".

Dans le domaine de la peinture, le centre Pompidou, créé dans ce but, n'est pourtant pas suffisamment facile à gérer. Car il ne peut que refléter certains courants les plus connus. En aucun cas il ne peut suffire à innover, prisonnier qu'il peut être des conventions d'époque, tout comme l'a été en son temps le musée du Luxembourg, ou comme le sont les différents salons à Jury qui végètent et sont complètement dépréciés.

Une sélection d'époque, si elle n'a pas de base solide, reste infiniment aléatoire.

A certaines époques, c'était le fait exclusif du prince. Par sa plus ou moins grande liberté d'esprit et son éducation, il promouvait instinctivement. Puis la bourgeoisie a pris la relève d'une manière plus ou moins adéquate. Le cas de Rembrandt est typique à ce sujet, quoique le jugement de ses contemporains n'ait pas toujours été sans valeur, compte tenu de sa personnalité. Par exemple, dans la trame des œuvres de Rembrandt, la "ronde de nuit" demeure une œuvre tout à fait médiocre, et on ne peut s'empêcher d'être d'accord avec le jugement de cet esthète, déséquilibré il est vrai, qui, il y a un certain nombre d'années, exaspéré par l'importance qu'on donne au musée d'Amsterdam à cette œuvre insignifiante en comparaison de la perfection des portraits de la vieillesse de ce peintre, avait bardé de coups de couteau la dite toile. Évidemment s'il fallait poignarder toutes les peintures ordinaires qu'on prend à notre époque pour des chefs-d'oeuvre, on n'aurait pas fini!.

 

Mais cette importance démesurée, donnée à une peinture tout à fait commune, reste significative du manque de jugement rédhibitoire et du Prince décadent, et du bourgeois stratifié, et du peuple dirigé.

Car en proposant une manifestation populaire de jugement d'art, par l'exposition unique et sans jury rassemblant tout ce qu'il y a de peintres dans une nation, et incitant le public à exprimer son jugement par un vote, dépouillé et fouillé par les possibilités de l'informatique, j'entends bien ne pas ignorer les limites de ce jugement.

C'est entre autres une anecdote qui me pousse à penser que cela ne serait pas inutile cependant.

Alors que j'étais, on peut dire systématiquement refusé par tous les salons à jury et toutes les galeries d'art rigoureusement visitées, j'ai eu vent d'une exposition chez Bernheim Jeune, axée sur le portrait, avec un jury spécialisé décernant des prix consistant principalement en la prolongation d'exposition pour les toiles choisies, mais surtout basée sur le vote effectif sollicité du public. Par mon expérience de l'école des Bx Arts, je ne me faisais pas beaucoup d'illusions sur le jugement du jury spécialisé. Ce qui m'intéressait au plus haut point, c'était l'avis du public. Car enfin j'avais beau avoir un certain sentiment de ce que je faisais, devoir publier un peu plus tard que toute l'esthétique se construisait par l'interférence de sphères, j'en sentais les limites. Peut-être même, dans une activité où je voyais et j'avais vu combien l'amour-propre pouvait être aveuglement autant que moteur, ne serais-je pas moi-même dans une illusion notoire?

Ce que je tentais de faire, n'avait peut-être, comme les jurys des salons et les galeries marchandes le pensaient, aucun fond de réalité ni de valeur d'aucune sorte? (je devais retrouver ce problème plus tard à propos de la recherche scientifique). Le public, en proie à l'aberration esthétique habituelle c'est vrai, devait cependant, à mon avis, peut-être par une sorte de réflexe, me dire si ce que je faisais, avait pour lui quelque source d'intérêt et par là même me signifier un certain réel!

Je présentai donc quelques portraits au Directeur de Bernheim Jeune qui après quelques hésitations et moyennant finances, me dit: "je vous prends mais c'est parce que je pense que vous ferez mieux dans l'avenir".

Lors de ce vernissage, je fus littéralement atterré par le peu de qualité des peintures ambiantes. Pour moi, qui plaçais déjà, le travail du portrait si haut, il n'y avait rien dans la centaine de toiles exposées qui puisse s'approcher de près ou de loin de l'idée que je me faisais de ce genre. La médiocrité était telle, bien qu'au premier étage il y eut une peinture d'école moderne d'une certaine qualité technique, et j'en étais tellement affecté que malgré la présence de quelques-uns de mes invités, j'ai dû fuir cette réunion.

Enfin à la fin de l'exposition j'envoyai quelqu'un pour savoir si j'étais l'un des élus dans les douze premiers qui aurait le bénéfice d'une exposition prolongée. Cela n'était pas le cas. Mais ce qui m'intéressait, n'ayant pratiquement pas de relations sociales, c'était le nombre de voix que le public m'avait accordé. Je dus me déranger moi-même pour avoir ces renseignements. Le premier peintre choisi par le public était l'auteur d'une toile dont j'avais du reste noté l'habileté: ce que j'appelle un chromo de luxe, un travail habilement fait. Elle représentait une femme en manteau de fourrure dont tous les poils étaient peints à la perfection. Cependant pour tout l'or du monde je n'aurais voulu être l'auteur de ce travail.

 

Cela me rappelait le seul concours intérieur, en dehors du prix de Rome où j'avais échoué dès la première esquisse, auquel j'avais participé dans le temps à l'école des Bx Arts de Paris. Le sujet était Prométhée. J'avais réalisé un bon travail à mon gré. Les plans étaient bien établis pour une sculpture, le personnage puissant mais en même temps suffisamment mobile, bien que d'un style déjà heurté et personnel. Quand le résultat avait été publié et les œuvres de mes collègues exposées, le travail qui avait eu le premier prix était une statue néogrecque comme on enseignait à le faire à l'époque. Moi-même sans aucun doute, j'aurais donné le premier prix à cette production, bien qu'en aucun cas je n'en aurais voulu être l'auteur. Et je voyais le parallèle du jugement du public de Bernheim avec celui du jury de l'école. Mais là où cela divergeait, c'était après..

Le deuxième plus grand nombre de voix donné par le public c'était ma peinture (une seule toile était acceptée par peintre) qui en bénéficiait, ex æquo avec une autre toile tout à fait pâle et de facture conventionnelle. Je fis donc la réflexion à l'employée de la galerie et lui dit: comment se fait-il qu'étant classé par le public deuxième, je n'ai pas eu droit, au moins, à la prolongation d'exposition prévue à cet effet pour les douze premiers? ". Cette brave femme répondit: "c'est curieux le jury vous a barré en rouge et mis tout à fait à la dernière place des exposants! ". Le public n'avait que voix consultative, et le jury s'arrogeait souverainement le droit de décider. De ce fait de deuxième j'étais devenu le centième! Dieu sait pourtant si tout à fait objectivement mon dessin à lui seul, à défaut de la peinture dont je n'avais peut-être pas encore abordé les problèmes, était sans comparaison de construction avec la pauvreté de l'ensemble des autres peintures. Mais mon portrait de cette femme madame Joly, que j'avais forcé durant des séances de pauses à avoir des crampes à simuler un rire "énaurme", ne correspondait pas du tout aux normes figurant dans le registre du jury. C'est vrai aussi que j'avais rendu "mes pointes" plus provocatrices que jamais alors que dans l'esquisse celles-ci étaient plus raisonnables.

Au concours de l'école des Bx Arts dont je parlais plus haut, le phénomène s'était produit de la même façon. Au rendu de ce concours j'avais été mis au dernier rang. Cela m'était incompréhensible, car en dehors du premier à qui, à mon corps défendant, je laissais volontiers la première place, aucun des autres concurrents n'arrivait de près ou de loin, tout à fait objectivement, à la cheville de mon travail. Je m'en ouvrais au patron, Mr. Gaumont, excellent professeur à l'esprit ouvert (il tolérait dans son atelier déjà les élucubrations de notre ami César) , qui à dire vrai n'aimait pas ce genre de compétitions, les estimant tout à fait inutiles et désuètes,. mais qui par obligation faisait partie du jury. Prenant un air comique et me regardant par dessus ses lunettes, il me dit d'une voix volontairement sépulcrale: "les pieds". En effet j'avais lu que Prométhée ayant dérobé le feu en quelque sorte de l'esprit, marchait sur la terre en la faisant trembler. Pour qu'un homme fût-il demi-dieu, puisse faire vibrer le sol en marchant, je m'étais je dit, il faut qu'il bénéficie de sacrés "tatanes". Et tout à fait naïvement, j'avais fait à mon sujet des pieds démesurés; non pas disproportionnés, mais véritablement a-proportionnés, d'une façon telle qu'on ne pouvait pas se tromper sur mes intentions. Mais de même que le jury ne pouvait admettre à cette époque des pieds hors des normes grecques, le jury de la galerie Bernheim ne pouvait admettre les "pointes" de mes dessins, qui faisaient scandales à l’époque.

Le public, lui, cependant ne s'était pas laissé leurrer et c'est bien à la deuxième place qu'il m'avait mis. Ceci me confortait dans l'idée que mes recherches avaient donc pour une minorité importante de gens une certaine valeur, et qu'elles n'étaient pas, malgré leurs imperfections qui ne m'échappaient pas dénuées de toute réalité.

Mais pour illustrer à quel point ce que Je réalisais, était déphasé par rapport à l'idée générale que l'on se faisait de la peinture à l'époque je peux raconter une des réactions de mon installation au marché aux puces.

Sur les conseils d'un marchand de tableaux qui m'avait dit: " puisque le public vous suit en partie, essayez de vendre dans la rue!". Je ne me sentais pas beaucoup d'affinité avec les genres de peintures vendues de la sorte, mais ma belle-mère, alors active, m'ayant dit qu'il y avait un stand libre au marché Paul Bert de St. Ouen, je décidai de m'y installer.

Tous les marchands du lieu, d'emblée, me firent grise mine et ostensiblement me tournèrent le dos. Je pensais que ma nature asociale en était la cause, mais tout de même il semblait bien avoir là quelque chose d'étrange. Enfin l'un d'entre eux, un antiquaire spécialisé dans les chinoiseries, plus avenant que les autres, se décidait à se "déboutonner": "tu sais, on ne croit pas que tu es peintre, mais .... un inspecteur des contributions déguisé en artiste!? ". J'en restais abasourdi. Ces gens dans leur métier de chineurs avaient pour la plupart un certain embryon de culture, mais ce que je tentais de réaliser n'entrait absolument pas - (pas plus que pour les jurys) - dans le cadre tout fait des idées qu'ils se faisaient sur l'art. Je n'allais pas tarder à voir que cette suspicion dissipée, il en restait à surmonter d'autres de taille.

En face de mon stand, sans que cela soit voulu le moins du monde, il y avait un marchand de tableaux de jeunes peintures modernes. Les toiles qu'il présentait étaient certainement de bonne qualité technique, ce n'était pas du chromo ordinaire; c'était plutôt de la peinture que j'appelle conventionnelle. Il y avait des non-figuratifs et des figuratifs. Leur genre cependant ne me concernait pas. Ce marchand ressentit pour moi, à cause de ma peinture, une telle haine qu'un jour, après de multiples heurts des plus mesquins, n'y tenant plus il me gifla en public. Bien que je n'eusse nullement l'intention de lui rendre son soufflet, les voisins intervinrent immédiatement pour nous séparer. Cela prouve à quel degré de passion absurde peut arriver le jugement d'un "technicien" de l'art. Je n'étais pas un concurrent direct, car je n'arrivais pas à vendre quoi que ce soit, et les longs cent pas inutiles devant la boutique m'étaient déjà assez pénibles. Par contre la vendeuse de ce marchand, Madame Bresnotwiz, originaire d'un pays de l'est, assez bohème, et qui parlait 6 ou 7 langues, ne cessait de m'encourager mais en sous-main seulement, car elle avait une peur bleue du caractère irritable de son patron, et confirmait mon jugement sur les tableaux qu'il présentait. Elle avait une haute opinion de mes recherches et plus d'une fois elle m'avait demandé de la prendre à mon service, pour la délivrer d'avoir à vanter une esthétique qu'elle réprouvait.

Finalement, c'est ce qui a fini par arriver lorsque ce marchand, bien qu'il vendit régulièrement à des amateurs d'art (qu'il détournait violemment de s'intéresser à mes travaux qui toutefois intriguaient) décida de quitter les puces pour s'installer en appartement.

 

Cependant bien que ne vendant pas, mes travaux pouvaient avoir un certain impact sur le public. En dehors des quolibets habituels, il arrivait qu'une dame très chic se précipitât dans mon stand, disant à son compagnon: viens voir, chéri, comme c'est joli" . Mais invariablement le "chéri" s'amenait derrière en bougonnant quelque chose comme: viens donc, à la galerie Charpentier c'est plus sérieux! " J'avais le même résultat sur un registre plus populaire. Une brave femme en arrêt devant une de mes toiles, s'exclamait: Ri Oh, Jules, regarde ce flûtiste (c'était un de mes sujets à l'époque, un de mes cousins servant de modèle) comme il ferait bien au-dessus de la cheminée, tu sais ?" . Le Jules s'amenait et répondait simplement: " Tes pas dingue, non? ". Cela s'arrêtait là. De cette façon, je n'ai vendu en tout et pour tout qu'une gravure à un étudiant désargenté qui a exigé que je lui paraphe pour l' "authentifier".

Quand Madame Bresnotwitz est devenue, bien malgré moi, "ma vendeuse", du fait qu'elle proclamait à tout bout de champ que j'étais un "très grand peintre" et cela dans un nombre de langues impressionnant, un certain intérêt s'est manifesté principalement parmi des étrangers. Il est bien évident, comme je le disais plus haut, qu'un marchand convaincu de la valeur intrinsèque de ce qu'il propose, aura évidemment plus d'impact auprès de la clientèle. Enfin l' "amateur d'art espéré", un danois est apparu un jour où je n'étais pas là. Etait-il marchand ou simplement amateur? Personne ne le saura jamais. Toujours est-il que tombant en arrêt devant le stand et circonvenu par la ferveur de Madame Bresnotwiz, il décidait de tout acheter! Tout absolument tout. Il y avait cependant un hic; c'est qu'il voulait que toutes les peintures soient signées. or j'étais loin d'être sûr de tout ce que j'exposais, et je n'avais signé que trois ou quatre toiles, peut-être cinq. Ne furent donc emportées que celles-là, cet homme étant très pressé. En sablant le champagne pour saluer cet événement que l'on attendait depuis des années déjà, je dis à Madame Bresnotwitz qu'elle aurait dû signer toutes les autres toiles à ma place, ainsi tout aurait pu être emporté. Elle me répondit le plus simplement du monde: "oui, j'ai bien essayé, mais il ne me quittait pas d'une semelle, far fouillant partout". Peu de temps après, mon égérie mourait brutalement d'un arrêt du cœur et s'arrêtait là mon expérience des puces.

Cela pour montrer comment le jugement en art, peut arriver à se concrétiser. Je ne discute pas du tout la valeur de ce que j'ai fait ou de ce que je fais. Simplement il apparaît clairement que la femme du "chéri" comme du "Jules" pouvaient devenir les soutiens d'un artiste même contesté par le milieu social ambiant si on leur donnait le moyen de s'affirmer petit à petit et de publier leur jugement d'une manière efficace pour l'artiste, à l'instar de cet amateur danois.

Le "chéri" et le "Jules" sont tous deux victimes d'idées toutes faites (tout comme les jurys et techniciens de l'art). Pour l'un ce sera la galerie à la mode qui sait seule sélectionner les "valeurs sérieuses". Pour l'autre ce sera sans doute le chromo de la biche au bois, etc ...

Comment permettre aux femmes du "chéri" ou du "Jules" de circonvenir leur redoutable moitié jusqu'à concrétiser leur goût par l'acquisition d'une œuvre hors norme?

Eh bien, justement dans un salon unique où toutes les œuvres possibles seraient présentées et où on pourrait donner son avis indépendamment de celui de son compagnon et acquérir sous certaines conditions gratuitement l'oeuvre désirée.

C'est en VOTANT, sans engagement autre que celui de fournir son identité, que l'artiste hors norme pourra être conforté dans ses recherches inhabituelles toujours bénéfiques pour la société à venir.

L' "artiste" quel qu'il soit pourra, soutenu par un public dont il connaîtra les coordonnées, contrebalancer l'effet du "chéri" et du "Jules" comme celui des jurys, des marchands et d'une foule au jugement flottant par nature.

Les statistiques concernant le nombre de voix pourraient être publiées et bien que cette sorte de jugement puisse être relatif, il ne manquerait pas d'un certain intérêt.

Le peintre aurait lui, un outil social de travail et ne dépendrait plus du hasard que lui offre un loueur de cimaise qui l'escroque "le plus honnêtement du monde" en lui proposant moyennant finances un support publicitaire tout à fait empirique et inefficace sinon in-approprié.

Le marchand averti, lui, saurait par les statistiques où il met les pieds et pourrait d'une manière plus rationnelle établir son négoce dont l'artiste et lui-même seraient alors les premiers bénéficiaires.

Le public, lui, serait enfin encouragé à faire valoir son avis, que jusqu'ici on a tenu dans le plus profond mépris.

Je crois que l'on serait vraiment surpris du résultat. En effet si le gros du public et des gens "cultivés" s'intéressent surtout aux "chromos" qu'ils soient populaires ou de luxe, c'est qu'il s'arrête aux effets superficiels, qui ne sont pas, à certains degrés, sans demander de l'habileté. Mais le nombre d'artistes qui se livrent à ce genre d'art conventionnel sont légions. Aussi le vote du public, en face de l'importance numérique de cette catégorie d'exposants, risquera-il de se trouver de fait éparpillé.

Reste l'impact du nom, c'est à dire de la signature que l'on considère, souvent à tort, comme une garantie de qualité. Il serait en effet plus utile d'exposer des œuvres aux signatures cachées ou sans signature. Le jugement publique serait ainsi sans bavure. Mais ...

Je n'ai rien personnellement contre les chromos, et s'ils ne sont pas faits pour résister au temps, ils ne conditionnent pas non plus le goût d'une époque.

Un diplomate de mes connaissances avait d'abord dans sa pièce de réception de très belles reproductions des meilleures œuvres de Renoir. Quand j'allais chez lui, je ne manquais pas de me rincer l'oeil au passage. Ce diplomate en sous-location, déménagea pour s'installer dans ses meubles. Là, il décida d' acquérir de la peinture originale. Ce furent des chromos de l'espèce la plus populaire. Dans mes états de dépression, lorsque j'entrais dans son nouveau logis, je regardais ces peintures et je ne pouvais m'empêcher de penser: "comme ces peintres sont heureux; moi, je me tourmente sans cesse dans mes recherches; chaque jour je veux aller plus loin, et en plus je n'intéresse personne! Eux, ils ne cherchent pas, ils se contentent, en plus ils intéressent! ". Bien sûr toutes ces compositions sans forme ou conventionnelles, ne correspondent pas à la vérité de la vision. Ces couleurs criardes ou mortes sont sans aucun rapport avec la lumière vraie. Tout cela ne peut provoquer en moi qu'une certaine répulsion, mais j'admirais l'habileté, limitée il est vrai, du faux-semblant et j'en étais à envier douloureusement l'inconscience de ces peintres.

Parmi le public se retrouvent ceux qui jugent du haut de leur certitude figée et de leurs connaissances qu'ils croient sans pareilles.

Ce sont eux qui veulent imposer le goût et le savoir à une époque. Ce sont les parangons du conventionnel, de l'art d'une grande technicité mais vide de réalité. Cette espèce est redoutable .... il faut l'assumer dans tous les temps. Et si elle ne sévissait que dans l'art? cela serait un moindre mal. Mais elle fait partie de la déchéance spirituelle humaine dans tous les domaines.

Croyant naïvement à la valeur de l'appellation, j'avais présenté à un salon qui s'intitulait l' "art libre", les trois œuvres exigées ... L'artiste était présent dans la salle et le jury au premier rang devait voter au secret pour l'admission ou non. Le président s'était absenté et mes toiles étaient exposées pour jugement au regard de tous. Le voilà qui arrive, regarde et je vois son visage littéralement changer de couleurs, rouge, violet, bistre, appeler l'appariteur qui lui présente l'urne et pour que personne ne puisse douter de son intention, envoie la boule foncée de la couleur qu'il ne fallait pas du plus haut et le plus visiblement possible dans le récipient. Puis en claquant les talons, d'une manière non équivoque, il sortit bruyamment de la salle. Évidemment le résultat fut en conséquence, mais est apparue au dépouillement de l'urne une boule blanche, une seule toute petite boule blanche. Mouvement dans le jury, se regardant et s'interrogeant entre eux: qui était le traître, devant une attitude aussi significative du chef? En ramassant mes toiles, je vis un petit homme âgé à barbiche, me faire un gracieux sourire du tribunal et quand je passais près de lui, un clin d'oeil complice, de côté, de façon à ne pas être vu. A n'en pas douter, c'était lui la boule blanche..

Par contre il est arrivé un autre fait assez probant. Refusé au salon d'Automne de Paris, j'allais rechercher mon travail. Impossible de le trouver dans le Lot impressionnant de mes confrères. Enfin un gardien surgit et dit textuellement:"ah les fantômes! ( Il s'agissait d'une assez grande toile représentant des bouchers déchargeant un camion -des chevillards - mais dont le dessin était traité par des angles, ce qui effectivement pouvait donner si l'on veut l'aspect de fantôme) je les ai montés, moi ça me plaît, il n'y a pas de raison qu'on refuse cette peinture!" Ébahi, un autre gardien lui rétorqua: "t'es pas fou non! où est-elle? Il. Vérification

faite, elle était accrochée en plein centre de l'exposition à une certaine hauteur difficilement délogeable!? On en réfère à la secrétaire. Perplexité! On ne peut plus la décrocher! Que faire? Un sourire enjôleur vient éclairer le visage de cette dernière: accepteriez-vous d'exposer sans figurer au catalogue? ".Mais bien sur répondis-je trouvant cette situation assez drôle d'être refusé par un jury et promu par un gardien.

(Il ne m'en a pas moins fallu payer intégralement les droits comme si j'avais été régulièrement accepté). A un vieux peintre de mes amis , excellent graveur à qui je devais beaucoup de cette technique, qui faisait partie officiellement du jury de ce salon, quoique n'y mettant jamais les pieds, je rapportais cette anecdote que je croyais amusante. A mon grand étonnement, il se mit dans une colère noire: "cela est inadmissible". C'est vrai que nous n'étions pas d'accord depuis longtemps sur la tournure de mes recherches, et si étudiant il n'avait jamais cessé de m'encourager même très vivement, il n'acceptait pas plus que les autres l'évolution de mes travaux.

Mais qu'un homme sans instruction et sans mandat, comme un gardien, puisse avoir un pouvoir de jugement sur une œuvre d'art, cela lui était intolérable.

Si à mon avis le jugement en art peut se développer, il doit être en accord intime avec le sentiment profond de l'individu, et cela ne s'apprend pas mais se dévoile. Le jugement en art est rarement quelque chose d'absolu. Il dépend trop des circonstances. Les plus grands artistes ont fait aussi des croûtes et n'ont pas su souvent juger les valeurs d'un époque. Quant aux critiques d'art!? ...

Encore une fois, je ne préjuge pas de la valeur de mes travaux, mais l'opinion active d'un gardien face à celle négative d'un jury l'inclut dans le tissu social qui soutient mes recherches. Rien ne prouve que c'est la majorité du jury qui aura raison face à l'histoire. On peut aussi penser le contraire. La bourgeoisie communiste, par les pouvoirs absolus qu'elle s'est arrogée idéologiquement a empêché le développement de l'art fondamental en Russie. Mais on peut penser qu'aux États Unis, malgré une liberté apparemment désordonnée,, et un leadership de fait, la bourgeoisie américaine n'a pas permis le développement dans son pays d'un art d'une qualité analogue à celui qu'il a atteint en Europe. L'art plastique, dans son expression vivante élevée, demande en effet les possibilités d'une concordance de vie contemplative.

Mais ce qui importe dans l'immédiat, c'est de pouvoir sortir de l'impact négateur du conventionnel, de l'apathie du public qui se voit méprisé et du sous développement culturel, dans ce domaine en particulier si patent en mon pays.

Cette consultation populaire de l'ensemble des couches de la société est un moyen qu'il faut mettre en œuvre pour permettre à qui se veut artiste de se confronter avec lui-même sinon avec les autres.

Bien sûr, toutes les manifestations des salons à Jury ou autres n'ayant plus d'objet, il faudra ménager les susceptibilités, permettre peut-être des regroupements d'artistes au sein même de cette présentation unique. Cela évitera à quelques uns la préoccupation épuisante de courir d'un salon à l'autre et mettra un peu de sérénité dans leur production.

Reste une objection de taille. Comment une manifestation qui peut arriver à grouper plusieurs milliers d'artistes, ne risque-t-elle pas de fatiguer le public?

Il y a déjà de cela une trentaine d'années, étant de passage à Nice, j'allai visiter une exposition florale. A l'occasion de cette exposition était présenté un très grand ensemble de peintures sur le sujet des fleurs. A l'entrée de cette présentation, je fus tout de suite attiré par de très belles toiles. Il s'agissait en fait de reproductions d'une certaine grandeur, de chefs d'oeuvre de peintures de fleurs. Je parcourrai d'un regard toutes les autres toiles accrochées. Tout à coup, je vis surgir au milieu d'un vaste ensemble de travaux assez ternes, une autre reproduction de toile de maître. Étonné qu'on ait mélangé une de ces reproductions avec la peinture contemporaine, je m'approchai. Plus j'avançais, plus cette toile me paraissait d'un style étrange. Construite avec des angles, elle représentait un bouquet dans un vase, d'une écriture tout à fait particulière. Elle avait cependant les mêmes caractéristiques fondamentales, de rigueur de construction et de rigueur de vérité générale que celles des toiles de maîtres. Je n'avais pas encore analysé, comme j'ai pu le faire maintenant, les données de l'espace composé qui forme l'essence de tout travail pictural de valeur. Il n'y avait cependant pas de doute pour moi, il s'agissait bien là d'un chef d'oeuvre. Je demandais le prix: 30.000 francs Français de l'époque. Ce n'était pas cher.

 

Étant démuni de fond, en ce temps là, j'essayais en vain de réunir la somme. En désespoir de cause, je demandai à la secrétaire de me donner l'adresse du peintre. Elle en fut incapable. Je notai le nom de l'artiste sur un carnet et dû m'en aller. Bien que je n'aie plus jamais revu aucune œuvre de cet artiste, ou mort, ou écrasé par l'inertie sociale, ou voué à une tâche plus haute, il n'y a toujours pas de doute pour moi, il s'agissait bien d'une œuvre hors du commun.

Bien sûr peut-être, je puis me tromper, mal juger des reproductions de tableaux de maîtres présentés, faire des rapprochements incongrus, etc ...

Il reste néanmoins que ces reproductions m'ont permis d'apprécier une œuvre dont j'assimilais les qualités à celles de ces maîtres. N'est-ce pas là l'essentiel? malgré la pauvreté de l'heure, j'étais prêt à m'endetter pour acquérir cette toile.

Ainsi je veux dire que malgré l'afflux énorme d'oeuvres dans un salon unique comme je l'entends, il n'y aura pas peut-être un pour dix mille travaux qui me plairont. Peut-être ne serais-je pas capable, non plus de jugement; alors rien ne m'oblige à donner un avis.

Pour éviter l'étourdissement du jugement, il sera donc nécessaire de présenter par intervalle régulier des œuvres de maîtres éprouvés par le temps, qui pourront servir de point de repère. Du reste il ne s'agira pas de présenter des œuvres originales, dont la valeur commerciale reste sans commune mesure avec celle des peintres vivants. Plutôt il faudra choisir de fidèles reproductions d'une certaine grandeur que le public courant pourrait acquérir à défaut d'autres choses. Il faudra émettre des cartes d'abonnement afin que le public puisse revenir autant que les amateurs d'art chevronnés (mon grand'père était dans son temps un de ces amateurs du Salon, mais à l'époque où il aurait pu acheter pour le même prix des impressionnistes, il préférait acheter ce qui se faisait!) .

Le financement sera assuré en partie par les exposants comme pour une exposition ordinaire (des bourses peuvent être envisagées), mais avec la possibilité d'acquérir une collecte des renseignements des ordinateurs (listing d'adresses de ceux qui ont votés pour vous, etc ... ) ; en partie par l'Etat qui a tout intérêt à promouvoir un renouveau de cette activité sur des bases solides; en partie par les droits d'entrée du public et des transactions effectuées; en partie par la participation publicitaire des entreprises commerciales. Mais aucune publicité ne pourrait être faite pour une œuvre quelconque et les dimensions devront être réglementées. De même il serait bon que les signatures des œuvres puissent être ignorées.>

A la suite de ce jugement populaire, il restera, déterminée par le résultat du vote, une immense confrontation des résultats où les mass média et notamment la télévision si impuissante jusqu'ici dans ce domaine, pourront trouver un champ d'activité quasiment inépuisable.

Ce projet n'est pas évident à mettre sur pied. Il peut aussi se réaliser petit à petit. Quant à moi, mon travail est autre.

N 0 T E

on peut ajouter à ce texte que la répartition des œuvres dans un tel salon peut se comprendre sur le choix d'un mode d'intention; c'est à dire:

l/ Les œuvres dont le motif principal reste la SIGNIFICATION. il s'agit en effet du motif profond qui anime un grand nombre de travaux d'art plastique. Le moyen de communication par le graphisme intéresse ceux pour qui le langage parlé ou écrit ne suffit pas à exprimer les sentiments, options, thèses, pensées,, etc ...

2/ Les œuvres dont le motif principal serait la REPRÉSENTATION. Bien qu'amoindri par les progrès de la photographie, ce motif reste encore souvent le moteur principal d'un grand nombre d'oeuvres plastiques, sans arrière-pensée primordiale ou suffisamment exprimée.

3/ Les œuvres dont le motif principal serait la STRUCTURATION. Dans l'art moderne, il y a tout un courant qui cherche dans ce moyen d'expression d'abord à représenter les données du beau et comme à en élucider les lois. Il ne s'agit pas seulement des non-figuratifs mais aussi d'une tendance générale.

4/ Chaque artiste serait libre de choisir l'un de ces cadres et s'il ne se reconnaît dans aucun ou s'il estime trouver dans ses travaux un certain équilibre d'intention, il pourrait choisir une quatrième répartition.

 

FRANCIS DELAYE PARIS 110984

Mr Claude MOLLARD

Ministère de la culture 27 avenue de l'Opéra 75001 PARIS

Salon d'Art Populaire Informatisé

Cher Monsieur,

Suite à ma lettre du 14/3/84 répondant à la vôtre du 12 précédent, et aux envois à différents échelons que j'ai fait à ce sujet auparavant, je me permets de vous donner la conclusion au projet qui vous a été présenté (sous le titre "mé-art" pour un Salon d'Art Populaire Informatisé).

En lisant l'article de Jean Louis Ferrier dans Le Point du 6/12 Août dernier, sur l'état actuel de la peinture en France (et en Europe), je reprends deux citations: "Paris reste un centre créateur mais les moyens de diffusion à l'étranger sont insuffisants ... La consécration vient de New York car c'est là que se trouve le marché".

Une telle dynamique de diffusion se fait toujours sur un fond économique autant que psychologique. Les USA détiennent ce fond à une grande échelle mais qui n'est fondée dans le domaine de l'art que sur l'utilisation d'une puissance qui est d'une certaine façon élitiste.

Or on sait très bien qu'un prélèvement financier important sur les élites rapporte infiniment moins qu'un prélèvement très faible, même indirect, sur l'ensemble de la population. La puissance financière et psychologique développée par un petit peuple mobilisé dans une guerre nationale atteint des hauteurs insoupçonnées.

Ici, sans chercher si loin, il s'agit d'obtenir un impact psychologique et financier tel que l'art Français (ou Européen) puisse avoir les moyens de se développer, de se diffuser et de s'imposer au monde entier.

Dans mé-art (dont je vous re-joins un texte à tout hasard, bien que cela ne soit finalement qu'anecdotique et peut-être de peu d'intérêt) j'ai décrit ce qui m' a amené à penser à la création d'un salon d'art populaire où le public serait interpellé lui-même dans ses intérêts et formerait un centre d' attraction culturel aussi important qu'en son temps l'a été le salon Universel de Paris au XIXe siècle (Salon qui a rayonné à travers le monde entier avec mêmes ses bavures apparentes). Ce salon était soutenu, il est vrai, par un contenu socio-culturel et financier qui n'existe plus actuellement.

Mais comme je vous l'ai dit, il y a un autre moyen pour trouver l'assise financière et le ressort psychologique nécessaires à la propagation à une grande échelle de l'art actuel: c'est de motiver les assises populaires et de s'appuyer sur elles. Il ne s'agit pas du tout d'un point de vue démagogique mais d'une réalité que je crois en l'occurrence réalisable.

D'une part l'abaissement de l'âge de la retraite, du temps de travail, etc ... . d'autre part le développement général des médias (il est curieux de constater le peu d'audience que trouve l'art contemporain actif à la télé par exemple. Pourtant ce pourrait être un scoop bon marché!) et des procédés de diffusion, enfin les possibilités énormes de l'informatique forment actuellement une trame extrêmement favorable à un bouleversement et à une généralisation plus importante de la diffusion des œuvres des artistes actifs.

Le problème réside dans la manière de s'y prendre. Le centre Beaubourg est déjà certes une idée qui marche un peu dans ce sens, mais il manque d'une application pratique qui fasse du public non seulement des visiteurs mais des acteurs et des consommateurs autant que par la même des propagateurs.

De par votre fonction même vous avez forcément beaucoup plus d'intelligence que moi de ces questions et l'idée que Je vous ai soumise nécessite peut-être des aménagements et une autre issue? Cependant si je suis persuadé que ces kilomètres de "croûtes" que verraient fleurir les cimaises d'un tel salon à dimension populaire, ne seront pas forcément à eux seuls générateurs d'oeuvres géniales, ils produiront néanmoins un tel impact et un tel mouvement d'intérêt (soutenu par l'attribution de prix et tirages d'attribution des œuvres au public, autant que par l'attrait des médias) qu'il est impossible que cela ne déborde pas sur l'étranger.

D'autre part le tempérament Français en général me semble assez bien correspondre à une telle expérience que je vois mal s'adapter ailleurs.

En étudiant la mise en pratique de ce projet je me suis rendu compte que:

l/ bien que P.D.G. d'une petite société anonyme, je n'aurais pas l'expérience ni les talents suffisants, ni l'intérêt, pour chapeauter une telle organisation, qui de plus doit être le fait d'une équipe compétente.

2/ que si le travail peut être fait par un organisme privé, il est bien préférable qu'il soit pris en main par une instance du gouvernement quitte à jumeler les deux partenaires.

3/ qu'il n'y a pas sur le plan pratique d'organisation et de financement d'impossibilité majeure.

Aussi je vous remets ci-joint simplement une esquisse de projet de statut, en me démettant personnellement de toute intervention dans ce dossier, et vous offrant donc de faire de cette étude ce que bon vous semblera. Si vous la croyez viable et de quelque intérêt pour vous, je resterai à votre disposition dans la mesure de mes moyens, sinon son abandon n'a peut-être pas en soi grande importance. C'est à vous de juger.

Je vous rappelle cependant les points essentiels d'une telle manifestation:

l/ Lancement de suffisamment d'envergure (médias et autres) faisant appel, à la participation majeure d'artistes et d'amateurs autant que d'un large public.

2/ sollicitation du public par un vote personnel d'élection des œuvres exposées.

3/ attribution de prix aux artistes des œuvres choisies par le public et transfert de ces œuvres (gratuitement) aux votants sélectionnés.

4/ financement du salon et des prix par les entrées, par une tombola, par des subventions publicitaires d'entreprises ou autres, par des ventes de reproductions, etc ...

5/ études et publications des données informatisées détaillées des votes publics donnant à chaque artiste un listing d'adresses des supporters manifestés. (Ce point devrait modifier considérablement les modalités actuelles de diffusion des œuvres d'art, maintenue dans le cadre étroit de galeries qui n'ont que leur propre listing de clientèle, et permettre ainsi l'ascension au professionnalisme d'amateurs tout à fait éloignés de cette notion et possibilité, et révéler de cette sorte certains talents. Enfin ces études permettraient de jeter les premiers ponts d'une analyse systématique (scientifique?) du problème et des conditions du goût artistique en général).

Ce projet se veut peut-être ambitieux, je le laisse entièrement entre vos mains, vous confirmant que si vous y voyez l'impact pratique que je crois y discerner moi-même, je suis prêt à vous aider selon mes possibilités.

Mais j'ajouterai que mes possibilités sont minces et que l'attrait que j'ai pour les choses de l'art m'est plutôt un fardeau qu'autre chose. Espérant toutefois avoir pu vous servir en quelque chose, je vous prie d'agréer, Cher Monsieur, mes sincères salutations.

francis delaye

 N.B.- 13/05/04 Pour préciser l'ambiance d'art de ma famille directe, voici une anecdote  sur mes parents.
Mon père avait reçu en héritage deux tableaux de Trouillebert, l'un représentant un coucher de soleil genre chromo et l'autre une orée de bois. Mais l'un d'eux avait tout de suite attiré mon attention par la finesse de son dessin, d'autant plus que du côté de la signature il y avait au goudron de l'époque un repeint manifeste. Pour moi sans aucun doute, étant donné les relations étroites qui existaient entre les deux peintres, il s'agissait bien là d'un Corot et non pas d'un Trouillebert. Je demandais instamment à mes parents de faire radiographier le tableau. En fait ils avaient déjà pris secrètement rendez-vous avec une antiquaire connue au titre de noblesse (peut-être de la famille d'Ormesson) qui leur a arraché ce joyau soit-disant un bon prix. Les deux tableaux faisaient une paire commerciale à cause de magnifiques cadres d'époque et je doute que cette antiquaire se soit rendu compte de leur différence de style. Ainsi un véritable Corot, à la signature repeinte par un de ses disciples au talent plus grossier, coure-t-il encore les rues .....